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Gorges de Vintgar en hiver
Gregor, 

Je pense que si j’avais su ce qui nous attendait, je n’y serais pas allée. Je suis de ces filles qui ont peur de tout. J’ai eu peur. Mais c’est fou ce que c’était bon !  

Quand tu partageais avec nous l’astuce pour visiter les gorges de Vintgar, fermées en hiver, je me disais innocemment « Mais c’est tout simple, c’est bête de ne pas en profiter. ». 

Entrer par la sortie : facile, tu nous as donné un itinéraire précis pour trouver le passage. Passer une petite grille en métal : ça ne peut pas être très sorcier. Faire gaffe à ne pas glisser sur la roche glacée : pas de soucis, j’y vais avec toute la prudence des filles peureuses.  

Nous voici donc lancés, Léo et moi, au travers de petits villages slovènes et de forêts enneigées, pour trouver cette fameuse sortie qui sera notre entrée. Et nous la trouvons facilement après une petite heure de marche.   

Gorges de Vintgar en hiver
Je t’avouerais que nous étions tous fiers de passer devant les guichets en imaginant les files de touristes des beaux jours. Non seulement nous économisions le prix de l’entrée (bon ok, une différence de 4 € sur notre budget n’est pas si considérable, mais cela vaut bien deux böreks. Miam !), mais nous avions ce site exceptionnel pour nous seuls. Quel luxe !  

Les gorges de Vintgar sont magnifiques. L’eau est claire et s’habille de reflets turquoises quand le ciel l’y encourage. Les rapides et petites chutes d’eau s’enchaînent entre les montagnes. Et tu suis cette eau qui bouillonne de vie grâce à un parcours en bois dans la roche. Je comprends mieux les étoiles dans tes yeux quand tu nous parlais de ta région.  

Gorges de Vintgar en hiver
Gorges de Vintgar en hiver
Nous avançons doucement. Tant par prudence que pour prendre des photos (je peux maintenant prendre des prises longues de jour ; tu imagines comme je me suis amusée avec le mouvement de l’eau !). À la sortie de chaque virage, nous découvrons un paysage encore plus incroyable qu’à l’instant précédent.  

Et puis à la sortie de l’un de ces virages, je découvre Léo qui me souris de l’autre côté d’une grille en métal. Je ne comprends pas. Comment a-t-il fait pour l’ouvrir ? Je cherche l’astuce. Le cadenas est solide. Pas de passage possible en dessous ou au-dessus de la grille qui est incrustée de la roche. Sur le côté, c’est également impossible : la grille se prolonge de grands pics en métal recouverts de fil barbelé. Et il va de soi que Léo ne peut pas se faufiler entre ces barreaux. Serait-ce la grille dont tu parlais, facile à passer ?  

« Il suffit de passer par là » me dit-il sur un ton d’évidence. Le « là » en question, ce sont ces pics enroulés dans le fil barbelé au-dessus de l’eau gelée des gorges plusieurs mètres plus bas. La blague… Léo repasse de mon côté, puis retourne de l’autre. Trop facile. 

Gorges de Vintgar en hiver
Il arrive parfois que mon corps et mon esprit entrent en conflit. Mon esprit donne un ordre à mon corps et celui-ci l’ignore ouvertement. Ou alors mon corps prend l’initiative de faire des mouvements que mon esprit avait clairement identifié comme dangereux, et surtout comme stupides. 

C’est comme ça que je me suis retrouvée bloquée à dire à Léo que j’étais absolument incapable de passer cette grille. Mon vertige m’a physiquement paralysée. Et puis, après de longues négociations entre l’esprit et le corps (à coups de « À la une, à la deux, à la trois… c’est pas grave, la prochaine sera la bonne. »), je me suis retrouvée perchée sur des pics au-dessus des gorges. C’est évidemment à ce moment que mon cher corps s’est lancé dans des tremblements grotesques. Ceux-ci étaient tellement forts qu’il était difficile de viser l’endroit où je souhaitais mettre le pied et que j’ai fini par accrocher mes lacets et ma doudoune aux pics. 

Étant multi-phobique, je sais reconnaître quand je suis sur le point de faire une crise de panique. Et elle est pointait clairement son nez. Ma vue se brouillait, ma respiration s’emballait, mes jambes avaient fini de prendre leur indépendance et mon corps se demandait sérieusement si ce n’était pas là le lieu idéal pour s’arrêter. Dans ces conditions, comment ne pas comprendre mon esprit qui veut jeter l’éponge ?  

La voix rassurante de Léo a pris le relai. Et je suis passée. Je ne sais toujours pas vraiment comment. De l’autre côté du portail, le rire nerveux se mélange aux larmes de soulagement et de panique « Merde, il va falloir que je le repasse de l’autre côté pour rentrer… ». Chaque chose en son temps. Je me calme doucement. 

Nous avançons donc maintenant dans la partie des gorges qui est officiellement fermée. C’est incroyable de beauté. Il n’y a que nous, la rivière, le ciel bleu et un lointain bruit de tronçonneuse.  

Nous progressons doucement, tout en nous émerveillant devant cette nature. Je reprends vite mes habitudes de photographe-amatrice-débutante, jusqu’à ce que… Ah ! un tronc d’arbre qui tombe du ciel… 

Étant dans une zone où il est sensé n’y avoir personne, les bûcherons jettent leurs troncs d’arbres dans les gorges sans même regarder ce qui se trouve plusieurs mètres plus bas. En l’occurrence, nous. Nous sommes passés la première fois sans soucis, mais maintenant que nous voulons faire demi-tour, les arbres pleuvent et atterrissent sur le sentier que nous devons traverser dans un fracas épouvantable. 

Nous regardons un moment le spectacle, coincés là. Peut-être devrions-nous attendre qu’ils prennent leur pause déjeuner. Ça ne se calme pas. Il va être compliqué de traverser ces quelques mètres en courant, le sol est évidemment couvert de débris d’arbres. Plus j’attends, plus mon imagination met en place des scénarii dans lesquels nous finissons écrasés sous un tronc et/ou coincés dans des débris après une chute maladroite. 

Mais il faut y aller. Je lance une prière à je ne sais qui. Je vois Léo traverser à toute allure pour se mettre à l’abri de l’autre côté. C’est mon tour. Je suis incapable d’aller vite. Je reste à découvert plusieurs secondes qui me semblent une éternité. La flexibilité du temps m’étonnera toujours. 

J’arrive de l’autre côté. Entière. Mon corps a été fiable. Merci.  

Pas le temps de dire « ouf » que nous nous retrouvons devant la grille. Oui, la même qu’à l’aller, tu sais, la petite qui est si facile à passer. Mon esprit sait d’avance à quel point la traversée va être pénible et la crise de panique commence à arriver bien plus vite que prévu. Un dernier éclair de lucidité m’empêche de faire demi-tour : je sais pertinemment que si j’abandonne, il serait trop dur de me relancer et je resterais coincée là… jusqu’au printemps !  

Je passe, une deuxième fois. Et pour la deuxième fois de la journée les larmes coulent, entre panique et soulagement. Je l’ai fait. Mon corps déborde d’émotions contradictoires. Je l’ai fait !  

Clairement, nous aurions pu – et même dû – nous contenter de la partie accessible, entre le guichet et la grille. Les paysages y sont suffisamment grandioses pour rassasier une envie de gorges. Mais la prise de risques et le dépassement de soi, et d’une phobie dans mon cas, procurent des émotions inégalables. J’ai un moment pensé à te détester pour ton conseil, mais finalement je t’en remercie. 

Bon, nous avons bien mérité un petit moment de calme. Nous rejoignons Bled par les montagnes, nous nous trouvons un petit coin avec une belle vue sur le lac, et nous ouvrons une bonne bouteille de vin. 

C’est la Saint Valentin après tout.  

Je t’embrasse. 

Léa 

Lac de Bled Slovénie

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Cet article a 6 commentaires

  1. trop courageuse, notre aventurière… même si apparemment, ça aide d’avoir un Léo 🙂

    bisous à tous les deux

    1. Oui, c’est sûr que ça aide ! Même si des fois, ça donne de mauvaises idées aussi. 😉 Bisous !

  2. Magnifique ! Les photos, le récit… Pendant un moment j’étais là-bas, moi aussi, et pas devant mon écran d’ordinateur. C’est fou comme j’aime ta plume ! Merci pour ce partage !

  3. Chère Léa,

    Tout comme toi, je suis paralysée de peur face au vide. J’imagine la panique, la détresse, les larmes, et enfin la fierté d’être parvenue à surmonter tout ça. Bravo !
    Je voulais également te dire que j’adore ta plume, je suis avec toi quand je te lis, et c’est très agréable.
    Je te remercie pour la découverte de cet endroit, et te jalouse un peu : en août, je suis sûre qu’il y aura du monde…

    À bientôt,

    Marion

    1. Chère Marion,

      Merci beaucoup. (:

      J’ai pu lire que tu faisais de l’escalade (mon Dieu mais tu es folle ! ;)), tu dois donc être bien plus familière que moi avec ce sentiment de dépassement.

      C’est sûr, en août, vous n’y serez pas seuls. Mais vous aurez une belle végétation pour compléter le tableau. Et vous êtes sûrs d’en ressortir entiers. 😉

      Bons baisers.

      Léa

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