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Mongolie à moto

C’est la question que je te pose à chaque pause.

Moi, sur la piste, je pense par couche. La première est primaire. « Est-ce que ça glisse ça, devant ? », « Léo a l’air de galérer ici, je vais passer par ailleurs. », « Dans 56 km, nous atteignons notre objectif du jour. », « Merde, ça glisse ici ! ». La seconde est au-dessus. Elle divague entre les paysages qui sont magnifiques – s’enchaînent les « Wow » et les « Ah ouais, quand même, c’est chouette ! » dans ma tête – et les rêves d’asphalte. Oui, à chaque bosse qui me fait me taper le cul contre la selle, à chaque flaque de boue qui me fait déraper, à chaque caillou qui essaie de dévier ma trajectoire… je me dis « Vivement la route, la vraie ! ». Et arrivés sur cette route, une fois le cri de joie étouffé, c’est presque si je m’y ennuierais. C’est tout droit, c’est facile. Désormais toutes mes couches de pensées s’évadent.

C’est poétique en fait. Cette route qui défile inlassablement et les paysages qui l’encadrent. Infinis et nus. La bécane est calée à 70 km/h. À fond, donc. Et moi. Moi, je n’ai plus qu’à penser. Je ne peux pas te parler. Je suis seule sur cette route, particule minuscule dans ces paysages immenses. Combien de fois dans l’année ai-je l’opportunité de ne faire que penser ?

Ma pensée est une balle molle qui absorbe tout ce qu’elle voit et qui rebondit. De la route aux nuages. « Est-ce qu’il va pleuvoir ? » Des nuages aux montagnes. « Je suis un cheval, je galope là, j’essaie de rester à la hauteur de la moto. » Une famille arrêtée sur le bord de la route. « Qui serais-je si j’avais grandi ici ? Y a-t-il une part de moi qui est fixe et qui aurait fait que la Léa mongole puisse ressembler à la Léa française ? Quelle est-elle ? Qui suis-je au-delà de ma culture et de mon éducation ? » La route continue à défiler, toujours aussi muette de réponses. « Oh un troupeau de chèvres. Est-ce qu’elles vont traverser ? » « Tiens, des voyageurs à moto » Je fais le salut des motards. « C’est le V de quoi ? Le V de « vrooouuuum ! » peut-être. » Ils sont suivis par un camion de mécanos. Et l’espace d’un instant, je me sens un peu comme une aventurière. Je bombe le torse. « Ah, c’est quoi ce bruit bizarre sur la moto ? »

Et tu le devines, je fais des plans. Je fais toujours de plans. Tu ne croyais tout de même pas, qu’après avoir goûté ainsi à cette liberté, qu’après avoir eu comme plafond le ciel et comme murs les montagnes… tu ne croyais pas que nous allions nous arrêter là ? Je fais des itinéraires. Des voyages à moto. Et des voyages tout court. À l’autre bout du monde et à côté de chez nous. Je fais des plans pour la rentrée. Je fais des plans pour le départ.

Et puis je me raconte des histoires. Beaucoup d’histoires. Est-ce qu’il y en a une qui pourrait être racontée ? J’ai cette voix qui me répète : « Quand je serai grande, j’écrirai un livre. » Est-ce qu’on peut me considérer comme grande après ce voyage à moto ? Non, bien sûr. La Mongolie à moto sans même une petite notion de mécanique. Il fallait une bonne dose d’inconscience juvénile pour se lancer là-dedans. Et ce n’est pas fini. Je ne suis pas prête encore à être adulte parmi les adultes.

Oups, trop dans mes pensées, en plein dans le nid de poule. Il commence à faire frais. J’ai les jambes qui tirent. Clignotant. C’est l’heure de la pause.

« Tu penses à quoi quand tu roules ? »

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Cet article a 8 commentaires

    1. Merci beaucoup. 🙂 Censure chinoise oblige, je découvrirai la musique dans quelques jours. 🙂

  1. Je roulais à Madagascar après que le taxi brousse soit tombé en panne pour une durée indéfinie, éternelle peut-être. Je roulais assise à l’arrière d’une moto cross sans repose pied. Je roulais accroché au jeune malgache qui pesait la moitié de mon poids. Lui conduisait et moi je pensais à cette chute qui a bien failli me brûler tout le mollet, à ces 30 minutes de route qui ont durées plus de 24 heures, à la beauté de la terre rouge et aux courbatures que j’allais avoir à force de serrer fesses et abdos pour ne pas tomber. Avec cet inconnu je roulais vers des plages paradisiaques, vers demain, vers l’Ouest.

    Merci pour ces pensées qui m’ont invitées à retourner à Madagascar le temps de quelques souvenirs.

    1. Je me suis vue sur cette moto aussi. Merci Céline pour ces souvenirs. 🙂

  2. Jolie prose !
    C’est bien de réfléchir par couches, moi ce serait plutôt en vrac.

    1. Merci ! 🙂 Dans l’ensemble, je crois que si quelqu’un pouvait regarder à l’intérieur de ma tête, ça ressemblerait à un joyeux bazar. Il y en a dans tous les sens ! 😉

  3. que de beauté et de poésie dans ce texte… ces moments où l’on pense à tout et on se sent partout à la fois sont si riches et denses, merci de m’avoir permis de m’y plonger le temps de la lecture de ton récit, un moment que je prolonge encore avec délice…

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